Le palais de la mémoire de Clément Cogitore

Aux Rencontres de la Photographie d’Arles

Aux Rencontres de la Photographie d’Arles, Clément Cogitore questionne la mémoire le temps d’un formidable court-métrage, Memory Palace.

C’est un film de montage. Montage d’archives, images familiales d’inconnus datant des Trente Glorieuses et puisées dans divers fonds européens et américains. Des souvenirs souvent heureux et intimes d’anonymes, qui ne sont pas sans rappeler les diverses expositions du Anonymous Project de Lee Schulman (dont la dernière en date, Being There, qui incruste avec génie l’artiste sénégalais Omar Victor Diop dans les souvenirs idylliques et vintage d’Américains pendant la ségrégation, est aussi à découvrir aux Rencontres d’Arles). Des images d’archives que Clément Cogitore s’amuse à triturer délicatement, en faisant appel à l’intelligence artificielle générative, qui, nourrie d’images, en génère de nouvelles. Difficile de savoir quels plans sont réels et quelles images sont artificielles, si ce n’est quelques anomalies, à la marge, qui parfois interrogent.

C’est un film de montage, également, dans sa narration. Raconté à travers plusieurs voix off anglophones, le récit de Memory Palace est composé à partir de nombreuses citations (d’Isaac Bashevis Singer au prix Nobel hongrois László Krasznahorkai, en passant par Gabriel García Márquez et Jorge Luis Borges). Un récit grandiose et tragique où il est question, de nos jours, d’une maladie. Des problèmes de mémoire. On se dit, c’est Alzheimer, peut-être. Mais la maladie perdure, touche de plus en plus de monde, et mute. Soudain, les gens commencent à se souvenir de tout. Ils se souviennent du Sac de Constantinople, ils racontent la chute de Rome. Tous les événements fondateurs de notre civilisation contaminent leur mémoire. Ils se les rappellent comme s’ils y étaient. Ils se rappellent avoir été un peuple unique des forêts et des steppes, sans passé ni histoire, qui ne parlait qu’une seule langue. Et puis, toute la violence qui, à travers les âges, a construit l’humanité, ils s’en souviennent jusque dans leur chair. Ils étaient là. Ils ont vu, les morts ensevelis du Vésuve et ceux du grand tremblement de terre de Lisbonne. Ils ont vu l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Ils se souviennent du Déluge. Ils ont vécu, les guerres, les sièges, les famines et les effondrements de civilisations par dizaines. Ils s’en souviennent, comme si c’était hier.

Particulièrement bien écrit, accompagné d’une musique un peu effrayante du groupe Cantenac Dagar aux sonorités archaïques et répétitives, comme celles d’un rituel oublié, et illustré d’images familières, mais légèrement étranges, Memory Palace est un film hypnotique, grandiose et glaçant. On ne peut s’empêcher de penser que cette étrange maladie qui submerge de souvenirs est un peu aussi la nôtre, à l’heure où toute la mémoire du monde peut se quantifier, se mesurer, en téraoctets dans des serveurs. Que faut-il faire de tous ces souvenirs ? Vont-ils nous submerger ? Dans son récit poétique aux dimensions orweliennes, Clément Cogitore nous interroge. Mais il nous rappelle surtout que le cinéma peut être aussi comme ça, un récit hybride, plus poétique et sensoriel que narratif, projeté comme une œuvre d’art, en dehors des salles et des festivals de cinéma. Et, faut-il le rappeler, c’est dans ces interstices qu’on appelle vaguement « l’art contemporain », que le réalisateur de Braguino et des Indes galantes excelle. Un artiste immanquable à retrouver cet été également au Mucem de Marseille, à l’occasion de l’exposition Clément Cogitore : Ferdinandea, l’ile éphémère (jusqu’au 20 septembre).